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Pierre Parlebas – Quelques repères biographiques

DSC_003114Né à Paris en 1934, Pierre Parlebas est passé successivement par l’école normale d’instituteurs, la préparation au CREPS de Bordeaux du concours d’entrée à l’école normale supérieure d’éducation physique et sportive (ENSEPS), qu’il a réussi en 1955. Sorti en 1958, il est alors nommé professeur à l’école normale d’instituteurs de Paris.

Ayant entamé dès le début des années soixante de nouvelles études à la Sorbonne, qui comprendront un cursus complet de psychologie, des diplômes en psychologie sociale, en linguistique et en mathématiques, il est recruté en 1965 à l’ENSEPS, pour y développer la recherche sur l’éducation physique, et contribuer ainsi à enrichir la formation des élèves de cette grande école. La fusion des deux ENSEPS, entre elles, puis avec l’Institut National des Sports permettra à Pierre Parlebas de poursuivre son activité, en créant l’équipe de recherche « Jeux sportifs et science de l’action motrice »[i], et en intervenant dans la formation des athlètes de haut niveau comme dans celle des candidats au diplôme supérieur. Ceux-ci en tant qu’enseignants déjà engagés dans le métier viennent, en se formant par la recherche, poser les jalons du développement universitaire des études en éducation physique.

Un bon exemple des réalisations de cette époque est fourni par la fondation en 1983 de la revue « Motricité Humaine » dont Pierre Parlebas est un artisan majeur. Poursuivant ses propres recherches, il soutient sa thèse de doctorat d’Etat es Lettres et Sciences humaines en 1984, devant un jury prestigieux, qui comprend, pour chacune des disciplines sollicitées, un de ses acteurs les plus connus. Tous ces spécialistes reconnaissent la maîtrise des disciplines qui les concernent, et ajoutent que le projet de création d’une science de l’action motrice qui les questionne du point de vue d’une nouvelle pertinence apparaît comme légitime et fécond[ii].

Parallèlement à cette vie professionnelle bien remplie, Pierre Parlebas est, dès son jeune âge comme aide moniteur puis comme moniteur et ensuite comme directeur très présent dans la vie des centres de vacances pour enfants et adolescents, à la montagne en hiver, à la mer en été. Formé par les CEMEA, il y participe aux activités du groupe « Vie physique et Jeux », qui contribue par les stages et les colloques qu’il organise à la formation des moniteurs et directeurs de centres de vacances. C’est là le terrain où se développent les observations systématiques des conduites des joueurs, à partir de la modélisation de la structure des jeux. C’est là aussi que se manifeste un engagement citoyen qui ira jusqu’à la présidence des CEMEA, exercée de 2002 à 2011 et qui, avec les autres aspects de sa carrière valut à Pierre Parlebas d’être fait chevalier de la Légion d’Honneur en 2013    [iii]

L’année 1987 a marqué un tournant dans la vie professionnelle de Pierre Parlebas : il devient alors professeur des universités, nommé à la Sorbonne en sciences sociales (Université de Paris 5, René Descartes). Reconnu par ses pairs, il est élu en 1991 directeur de l’UFR de sciences sociales, et sera en 1996 le premier Doyen de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de l’Université de Paris 5. Il est aussi directeur du LEMTAS, laboratoire d’étude des méthodes et des techniques de l’analyse sociologique, dont le fondateur est R. Boudon et au sein duquel il développe l’axe « Jeux, sports et société ». Il dirige également l’Ecole doctorale en sciences humaines et sociales.

Accédant à l’éméritat, Pierre Parlebas a continué ensuite à publier travaux et recherches scientifiques, comme en témoigne la bibliographie réalisée par notre collègue Raul Martinez de Santos. Il a également participé à quantité de jurys de thèse et proposé de nombreuses conférences, en France, et à l’étranger. Il a été fait Docteur honoris causa de deux Universités, celle de Lerida en Espagne (2002), et celle de Campinas – Unicamp, Sao Paulo, au Brésil (2015)

Les apports de Pierre Parlebas

S’interrogeant aux débuts de sa démarche sur la situation de l’éducation physique, Pierre Parlebas fait le constat d’une crise : l’éducation physique, comme l’indique le titre de la première série d’articles qu’il publie dans la revue EPS en 1967 est « en miettes ». Qu’il s’agisse de ses pratiques, de ses références théoriques, ou des secteurs où ses enseignants interviennent. Les anciennes unifications doctrinales, unifiant les pratiques à partir de quelques principes philosophiques ne tiennent plus, et ce n’est pas le recours aux sciences déjà constituées qui va permettre de trouver un fil directeur au travail des enseignants. On voit mal en effet, alors que toute science se construit en réponse à des questions précises, comment celles qui existent pourraient répondre aux questions que nous nous posons, et qui ne sont pas les leurs.

En même temps que l’éducation physique des années soixante traverse une crise, se dessine l’amorce d’une solution : dans tous les courants qui la composent s’opère alors un changement de la définition de ce qu’elle doit placer au centre de ses préoccupations et de ses études : « On commence à s’intéresser, écrit alors P. Parlebas, moins à l’exercice et plus à celui qui s’exerce… L’éducation physique accomplit sa révolution copernicienne avec un demi-siècle de retard »[iv] Lorsque de corporelle et morale qu’elle était, l’éducation physique s’efforce, en rupture avec une longue tradition de séparation du corps et de l’âme, de devenir psychomotrice, apparaissent à la fois les conditions d’une transformation des pratiques et la nécessité de proposer à l’arrière plan des nouvelles manières de faire, les bases d’une conception originale. C’est à cette double tâche que se consacrent Pierre Parlebas, et ceux qui l’ont rejoint au sein du courant de la praxéologie motrice.

La construction théorique proposée se singularise à plusieurs titres. Elle part de l’identification d’un objet – l’action motrice – qui n’a pas encore été étudié pour lui-même, mais seulement approché en fonction des facteurs extérieurs et des dimensions de la personne qui le déterminent. Elle caractérise son point de vue : il s’agit de celui d’une science des signes, d’une sémiologie. L’action, en effet, implique un enchaînement de décisions prises à bon escient, en fonction du sens des situations. Celui-ci se spécifie à partir des différentes sources d’incertitude que le sujet rencontre dans sa relation à l’espace et à autrui, puisqu’il importe, pour décider, de s’informer.

Comme toute démarche novatrice, la praxéologie crée les concepts dont elle a besoin pour désigner les aspects neufs du réel qu’elle permet d’appréhender, et propose une classification des phénomènes qu’elle étudie. Le repérage des faits nouveaux nécessite la création d’un nouveau système de concepts, et donne  naissance aux éditions successives du « Lexique commenté en science de l’action motrice ».[v] Au-delà de ces fondements indispensables, la praxéologie motrice propose des outils de recherche adaptés à l’étude précise des situations motrices, ainsi que des avancées dans le questionnement des autres disciplines (psychologie, sociologie, anthropologie, histoire) par le renouvellement des questions qu’elle suscite.

Certes, à la différence de ce qui était habituel jusque là et se traduisait par la proposition de méthodes contraignantes et dogmatiques, il n’est pas question que cette nouvelle discipline scientifique se traduise par des prescriptions. Il ne s’agit pas ici d’une nouvelle « doctrine », pour reprendre le concept proposé par Jacques Ulmann[vi] mais d’une démarche scientifique qui a pour seule ambition d’améliorer la compréhension de ce qui est en jeu dans les pratiques. La mise en évidence de la conformité des consignes à la logique interne des pratiques, l’accent placé sur « l’affectivité, clé des conduites motrices »[vii], l’étude, tant au niveau des signes qu’à celui des codes, des bases de la communication motrice et des stratégies de décision, sont autant d’avancées prometteuses. Les caractéristiques signifiantes des situations dans les jeux traditionnels comme dans les sports, une fois établies, les choix, en fonction des objectifs pédagogiques retenus s’en trouvent facilités. A côté des sports, les jeux traditionnels qui reposent sur des structures différentes et les activités de pleine nature font l’objet, non seulement de nouvelles analyses, mais encore de propositions novatrices. Bref, comme dans toute démarche scientifique, une fois les fondations posées, le travail peut devenir collectif et la construction, s’enrichir d’apports nouveaux, qu’ils viennent des intuitions des praticiens, qu’il faut expliquer, ou des hypothèses des chercheurs, qu’il faut vérifier.

Comme le montrent les éléments de biographie, et de bibliographie, Pierre Parlebas a dû, comme universitaire, et compte tenu de sa position de novateur, mener de front un double travail : celui d’un chercheur reconnu en psychologie sociale, en sociologie, et celui de créateur d’une discipline nouvelle qui fait partie du domaine des sciences sociales, puisqu’elle aborde la motricité du point de vue du sens des conduites qui l’actualisent. Enfin, Pierre Parlebas est aussi un des acteurs marquants de l’éducation physique actuelle. Développées depuis plus d’un demi-siècle, ses conceptions apparaissent comme une contribution majeure à notre culture.

Bertrand During, Université Paris Descartes.[viii]

[i] Elle comprend à l’origine A Cochet, B. During, M-H Brousse-Richard et de nombreux collègues dont le travail de recherche sera développé au sein de l’équipe et auxquels celle-ci propose, dans la partie commune de leur formation un module intitulé « Contribution des conduites motrices au développement de la personne »

[ii] Jury du t de Pierre Parlebas comprend les Professeurs Marc Barbut (Mathématiques), Raymond Boudon (Sociologie), Claude Brémond (Sémiologie), Roger Daval (Psychologie sociale), Claude Flament (Psychologie sociale, mathématiques), Jacques Lautman (Sociologie) et Jacques Ulmann (Philosophie).

On lira à ce sujet, repris à la fin du recueil d’articles publié par la Revue EPS sous le titre « Activités Physiques et Education Motrice » (Editions EPS, Dossier n°4, troisième ed. 1990) un compte rendu de la soutenance publié par M. Delaunay, B. During et B. Paris dans le N° 193 de la revue, daté de Mai 1985, ainsi qu’une analyse du projet scientifique par Jacques Ulmann, qui conclut en écrivant : « Le travail de Pierre Parlebas apporte une contribution de grande importance à la connaissance du sport. Il constitue la première tentative pour l’aborder de façon vraiment scientifique. Ce gros ouvrage ne peut qu’inspirer de l’admiration et de la reconnaissance pour la clarté et la profondeur de ses analyses, l’honnêteté de son auteur. Cette thèse, longuement murie au contact des faits par un professeur d’éducation physique qui n’est pas seulement théoricien mais pédagogue et homme de terrain, apporte beaucoup à ses lecteurs. Je les souhaite nombreux ». Le souhait a d’autant plus de valeur que Jacques Ulmann, Professeur en philosophie de l’éducation à Paris I, est lui-même l’auteur d’une thèse qui fait autorité, et dont l’un des volumes s’intitule « De la gymnastique aux Sports Modernes » (Paris, Vrin, 3°ed. 1977).

[iii] Voir compte rendu ci-après

[iv] Pierre Parlebas : « L’éducation physique en miettes »EPS N° 85, 86, 87, à partir de Mars 1967.

[v] Pierre Parlebas : Contribution à un Lexique Commenté en Science de l’Action Motrice. Paris, INSEP, 1981, édition augmentée sous le titre « Jeux, Sports et Sociétés – Lexique de praxéologie motrice », Paris, INSEP, 1999. Traduction en langue espagnole, et arabe.

[vi] Jacques Ulmann : De la Gymnastique aux Sports Modernes – Histoire des Doctrines de l’Education Physique. Paris, Vrin 3° ed. 1977

[vii] Pierre Parlebas : L’affectivité, clef des conduites motrices. EPS N° 102, 1970.

[viii] Bertrand During a tiré de sa thèse intitulée « Des Gymnastiques à une éducation motrice » (Université de Paris I, Direction Jacques Ulmann) où l’analyse des propositions de Pierre Parlebas tient une place importante l’ouvrage « La Crise des pédagogies Corporelles » (Paris, Scarabée, 1981, 2° tirage 1990), ouvrage traduit en espagnol (Unisport Andalucia, 1992). Il a également coordonné le chapitre consacré à Pierre Parlebas dans l’ouvrage collectif dirigé par Jean Zoro, et publié sous le titre « Images de 150 ans d’EPS (Ed. AEEPS, 2002), dont une partie de texte ci-dessus s’inspire largement, en l’actualisant. Une bibliographie de ses publications relatives à la praxéologie motrice sera proposée dans la rubrique ressources.